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Journée mondiale de l’océan le 8 juin 2016 à Stella Matutina

Face à la mer

Participation au café-débat organisé lors de la journée mondiale de l’océan

Les Réunionnais : face ou dos à la mer ?

L’action de l’association R&P est adossée à la conviction que notre passé participe à notre propre
construction. Il est un lieu commun de dire que pour savoir où on va il faut savoir d’où l’on vient. Ceci
est souvent décliné sous plusieurs aspects avec la notion réunionnaise bien connue de zarboutan
par exemple. On vit une époque (pardonnez-moi le terme) de destruction, de déconstruction
massives. Tout va très vite. Et ceci n’est pas une plaidoirie pour une vision passéiste car il est
possible de conjuguer progrès, évolution avec racines me semble-t-il.

A Sainte Rose le passé maritime est riche ; malheureusement les marques que l’on aurait crues
indélébiles disparaissent. Certaines restent cachées encore, d’autres n’existent que sous forme de
documents. C’est pour cela que l’on essaie avec nos modestes moyens de porter à la connaissance
du Sainte Rosien et d’un plus large public en général les quelques traces qui subsistent en essayant
de les replacer dans leur trames historique et culturelle tout en espérant faire entendre que
lorsqu’on parle du passé commun on parle aussi de soi.
Lorsque Mr le Président de La confrérie des gens de la mer nous a invité à réfléchir sur cette
thématique Les Réunionnais : dos ou face à la mer ? il nous a semblé intéressant d’essayer de voir
comment notre histoire, notre culture entendons par là le bagage mémoriel ou immémorial que l’on
porte en soi pour faire face à son propre parcours étaient primordiales. S’interroger sur notre façon
d’appréhender la ou les réalités c’est aussi s’interroger sur la part de ces apports, parfois évidente
parfois moins perceptible. Ce sera dans cette perspective que se situera notre modeste contribution.

 

Après quelques remarques globales sur le sujet une approche de l’insularité nous permettra
de poser les premières bases de notre développement. L’histoire viendra ensuite à notre
secours pour nous dire que l’attitude du Réunionnais vis-à-vis de la mer est souvent question
de circonstances et on terminera par un approche plus esthétique à travers laquelle des
invariants semblent traverser malgré nous le temps, illustrant si besoin étaient sur ces
aspects là une évidente constante.
D’abord quelques considérations sur la thématique proposée.
Le sujet du débat est vraisemblablement de façon volontaire vaste. Les Réunionnais : dos ou face à
la mer ? Une interrogation en recherche de caractéristiques définitoires. IL semble nécessaire d’en
cerner quelques contours si on vise une approche constructive et une certaine convergence dans les
arguments qui peuvent être développés ici aujourd’hui.

Ce qui frappe d’abord c’est le caractère général du sujet ,à l’identique des perspectives entrevues
dans les expressions tel que tel peuple face à son destin ou tel groupe face au risque climatique .Le
questionnement est intéressant puisque s’y greffe en même temps une portée dialectique face à ou
dos à se font face ou se répondent ,s’opposent ou se complètent en une synthèse.
D’emblée on peut percevoir deux dimensions :
La première dans les expressions être face à, posé devant ou avoir le dos à se trouver dos à fait
référence à une dimension statique, un positionnement dans l’espace ou métaphorique, mais en
filigrane il est aisé de percevoir l’autre dimension faire face à ou tourner le dos à, qui relèvent plus
d’une dynamique d’une action volontaire ou nécessaire. Deux dimensions indissociables mais qui
président à la réflexion sur le sujet.
Si la première, statique, laisse supposer une certaine rêverie, on pourra plus tard parler de
dimension esthétique, la deuxième nous parle plus d’efforts, voire d’antagonisme. Ce qui laisse
présager d’une palette d’appréhension de la réalité marine large, variable voire variée.
Quant au terme Les Réunionnais dans l’expression Les Réunionnais : dos ou face à la mer on
s’aperçoit vite que la généralité est difficile à établir même si certaines constantes sont discernables.
Les caractéristiques physiques de l’île jouent alors un rôle fondamental. Hospitalière à certains
endroits la mer est d’un abord bien plus rugueux ailleurs. Ce qui entraine bien souvent des
utilisations parcellaires, localisées pour tel ou tel groupe, ceci variant souvent avec le facteur temps.
La globalité se révèle alors difficile à appréhender, la pluralité reste un facteur essentiel. (formulation
intéressante, cela aurait pu être Le Réunionnais ou la généralité serait encore plus sous-jacente)
Sujet vaste donc, complexe avec des approches sans doute multiples d’un débat auquel on pense
souvent avoir trouvé l’issue, et ce depuis toujours. J’en veux pour preuve cette remarque de Pierre
Philippe Urbain Thomas dans Essai de statistique de l’île Bourbon (1) publié en 1828 :

Voici un extrait du chapitre intitulé Industrie :
« Je terminerai cet article par une remarque qui doit faire naître de graves réflexions : c’est que seuls
peut-être parmi les insulaires les créoles de Bourbons ne sont point navigateurs….. » Plus loin « …Et si
l’on excepte quelques malheureux riverains qui pêchent dans des pirogues, il en est infiniment peu qui
fassent leur état de la navigation, non pas seulement de la navigation lointaine mais même de celle
qui se borne aux côtes de l’Inde de l’Afrique et de l’Arabie ou au cabotage entre les îles dont cette mer
est parsemée »

Remarque que je laisse bien sûr à votre appréciation, il y aurait sans doute de nombreux
commentaires et cela nous mène aux aspects d’abord culturel puis historique de cette
communication.

Je ferai d’abord cette précision :
A notre niveau on a pensé qu’il était nécessaire de sélectionner quelques points d’ancrage pour
aborder ce débat quitte à en limiter l’approche. L’objectif étant moins l’exhaustivité que de saisir au
moins un aspect de sa complexité. C’est pour cela que l’évolution économique, le transport maritime
et ses aspects (qui pourront être développés ailleurs)  ont été sacrifiés sur l’autel des approches
culturelle et historique.
Deux évènements Sainte Rosiens ont été choisis pour tenter de comprendre comment au moins la
proximité avec la mer se manifeste, deux évènements qui ont marqué l’histoire de Sainte Rose. Il
s’agit de la bataille des Anglais et du naufrage du Kaisari. Il sera ensuite aisé de discerner
l’importance des circonstances dans l’approche de la mer du Sainte Rosien, et de la compléter par ce
que l’on peut appeler l’invariante esthétique évoquée plus tôt, qui porte en elle les prémices de la
synthèse dos à et face à, valable non seulement pour le Sainte Rosien mais aussi de façon plus large.
Ce qui nous semble important en tout cas dans ce débat c’est que le rapport culturel et historique
qui se tisse entre le Sainte Rosien (et de façon plus large le Réunionnais)  et la mer détermine
l’attitude ou les attitudes qui en résultent.

Mais arrêtons nous pour commencer cette partie sur l’aspect encore plus immédiat que nous livre
l’expression dos ou face à la mer. On y voit clairement un aspect positif aimer, souhaiter, se sentir
attiré par, opposé à l’aspect négatif, craindre, repousser, refuser. En tant que Réunionnais est-on
prédisposé culturellement à être porté vers une attitude ou vers l’autre. L’île et la mer sont deux
faces d’une même réalité pour l’Ilien. Est-ce que notre insularité se conjugue plus facilement avec
l’attrait de la mer ou une sorte de refus immémorial ?
Même si la notion d’île est multiforme on choisira pour notre propos de l’approcher dans sa
dimension de rupture, d’isolement par rapport à un ailleurs continental. Ce qui nous intéresse en
quelque sorte c’est l’île à son degré zéro, dans lequel la rupture géographique est accomplie à l’aide
de la mer parfois lieu de passage parfois barrière, rupture où le milieu marin joue un rôle de clôture
par rapport au reste du monde, dimension toujours perceptible de nos jours alors que la continuité
économique, voire structurelle, laisse place alors à une discontinuité métaphorique ou symbolique.
La littérature, le cinéma puisent dans cette approche. On pourrait citer Homère et le livre 12 de
l’Odyssée(2) dans lequel les îles renferment sirènes et autres dangers. Plus prosaïquement on
pourrait évoquer ce film avec Di Caprio, La plage(3) où île secrète et plage paradisiaque sont objets
de quête. A l’aide de ces deux composantes -l’île, la mer – se met en place une construction
imaginaire ; l’île devient le théâtre d’aventure et de destin fabuleux. Elle a la capacité de représenter
l’ailleurs fantasmé du continental maintes fois exprimé.

En tant qu’ilien on devient objet de ce fantasme à tel point qu’on finit par l’intégrer. Certains d’entre
nous se souviennent du groupe Les Jokarys qui dans les années 60 exprimait ainsi la perception de
l’île par ses habitants dans une chanson intitulé « Viens voir La Réunion »(4):
L’île de La Reunion
Mi di a ou sa lé mignon
Paysage lé merveilleux
Et le ciel lé tout le temps bleu
Plus intégrer la dimension paradisiaque semble difficile.

Dans ces circonstances il est clair que l’ilien culturellement au centre de cette construction finit par
voir le départ, l’affrontement inversé du lieu de passage comme une rupture avec le paradis et il est
loin de laisser ses rêveries le porter comme Baudelaire vers
……Un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine
Car l’exotisme est culturellement son lieu.
…..Si tu peux rester reste
Pars s’il le faut . ……
Baudelaire à nouveau.(6)

Et enfin pour compléter cet aspect culturel ces vers de la chanson Caf Francisco :
Roulez roulez, roulez mon zaviron
courant lé trop fort
ramène a moin dan’ bord(7)
Vision populaire où la mer est prétexte au retour à l’île, l’appel vers des destinations lointaines cède
alors le pas à une appréhension périphérique.

Au-delà de cette première approche du refus de rupture, Il est sans doute édifiant de considérer
que dans les pages sombres de notre histoire l’insoumission aux conditions de servilité s’est pour
plusieurs raisons accompagnée d’un départ vers le centre de l’île, les tentatives de retour se
heurtant aux stigmates d’une traversée synonyme de souffrance, comme si l’immensité marine
obligeait à un déplacement du centre affectif, de construction, jetant par la même les premières
bases d’une appropriation du territoire. On pourrait y voir une dimension symbolique, qui illustre à
point nommé notre sujet. Vues sous un angle culturel, la relation que le Réunionnais tisse avec la
mer, les réponses aux exigences de l’insularité, semblent être surtout une question de
circonstances, de nécessité parfois. On distingue mal un élan général qui le porte à affronter l’océan
même si parmi les navigateurs célèbres on compte l’Amiral Bouvet, le Bénédictin et ceci nous mène
a parler plus précisément des évènements historiques.
Pour la période qui nous intéresse, le début du 19eme siècle, l’Angleterre et la France, deux
puissances coloniales sont en guerre. Les Mascareignes de par leur position sont un lieu hautement
stratégique. L’île de France est le siège du gouverneur général des établissements français à l’est du
cap de Bonne Espérance. Le général Decaen occupe le poste .L’île Bonaparte est à ce moment
considérée comme une dépendance de l’île de France. Les Anglais ont conscience de la nécessité de
s’emparer des Mascareignes pour le contrôle de la route des Indes. Il y a donc une forte présence
anglaise autour des Mascareignes.

C’est dans ce contexte là qu’interviennent les affrontements de Sainte Rose, qui seront un préalable
à la bataille de Saint Paul au mois de septembre de la même année. Et un an plus tard, en Juillet 1810
l’assaut lancé sur Saint Denis débouchera sur la capitulation de l’île après laquelle le gouverneur
Farquahr devient le gouverneur de l’ancienne île Bonaparte redevenue île Bourbon.

Il faut distinguer dans les évènements qui se sont déroulés dans ce qui est encore à l’époque un
modeste quartier du sud est de l’île plusieurs étapes.

D’abord on ne peut passer sous silence cet épisode de décembre 1808. Un navire arabe, avec à son
bord un émissaire envoyé par l’Imam de Mascate afin de discuter d’affaires commerciales avec le
général Decaen à l’île de France se fait attaquer lors de son voyage retour par deux navires anglais
en rade de Sainte Rose où il avait trouvé refuge. Sainte Rose dispose alors de 2 batteries de canons.
Le navire arabe étant mal placé, il masque le feu de la batterie et les anglais massacrent les
occupants du bateau. S’ensuit un échange de feu pendant lequel un navire venu en renfort
bombarde la côte causant des dégâts. Les Anglais s’approprient l’esquif arabe s’éloignent ensuite
avec leur prise. A Sainte Rose on déplore deux blessés et deux morts.

Préalable éloquent à une pression anglaise qui continue à se faire plus forte, avec blocus sur les
Mascareignes.
Le mois de Juin 1809 emmène avec lui une présence à la fois insistante et inquiétante de frégates
anglaises jusqu’à ce jour du 16 Aout où une attaque lancée par La Néreide et sa corvette
d’accompagnement Le Saphir est suivi d’un débarquement. Le commandant de la section de Sainte
Rose Mr Pinel, bien que malade est conduit à bord pour transmettre à la population les exigences
anglaises, essentiellement des vivres.

La garde nationale de Saint Benoît venue en renfort est priée par les habitants terrorisés de ne pas
intervenir. Finalement par ordre de Des Bruslys, alors gouverneur, bataille est livrée le lendemain
avec des renforts venus également du quartier Saint Jean. Les Anglais finissent par parlementer et
régler l’achat de huit bœufs, six moutons, cinq agneaux, une chèvre et sept cabris.

Le 23 Aout, nouvelle attaque anglaise à Sainte Rose. Sous la puissance de feu de La Néréide et du
Saphir les défenseurs du mouillage sont chassés de leur poste, les anglais débarquent et tentent de
démolir complètement la batterie. Les canons de 18 sont jetés à la mer. Mais les gardes embusqués
finissent par repousser les débarqués et les contraindre à rejoindre leur vaisseau.

Il y aura un troisième débarquement le 25 Aout. Trois embarcations avec soixante hommes sont
envoyées à terre. Les Anglais progressent jusqu’au grand chemin mais finissent par se replier sous les
tirs fournis d’hommes placés en embuscades.

Ce sera la dernière réelle tentative de pénétration à l’intérieur du territoire Sainte Rosien, même si la
présence anglaise ne cesse pas alors. Certains y verront une diversion ayant pour but de tester
l’efficacité des défenses de l’île Bonaparte. D’autres pages de la présence anglaise effectivement
devaient suivre.

Il nous reste alors à tenter de discerner quelques signes traduisant l’attitude des Sainte Rosiens
d’alors face au danger réel qu’a représenté la mer en ce mois d’Aout 1809. Car si le
gouverneur Des Bruslys parle de bravoure pour rapporter les actions de la garde nationale, si les
Anglais ont subi quelques pertes lors des escarmouches on distingue mal la résistance des habitants
d’alors. Une explication pourrait être trouvée dans l’état de la population de Sainte Rose tel qu’il
nous est livré par l’ouvrage de Philippe Urbain Thomas Essai de statistique de l’île Bourbon 1828
précédemment cité. En 1810 la population blanche s’élève à 332 personnes (au moment de
rencontrer les premiers renforts venus de Saint Benoît les colons avaient estimé à 300 le nombre de
soldats anglais débarqués).On dénombre 1930 esclaves. L’activité économique est essentiellement
basée sur la culture du girofle du café et des légumes. Lorsque l’on regarde la valeur des produits
pour une même période en ce début du 19eme siècle elle correspond à un peu moins d’1/3 à celle
de Saint Benoît par exemple(p 227) . Si les Sainte Rosiens d’alors n’ont pas exclu la mer de leur usage
occasionnel il reste néanmoins relativement limité. Les préoccupations du moment étaient sans
doute plus d’ordre économique que relevant de hauts faits de résistance face à l’ennemi venu du
large. Dans quelle mesure alors ces assauts répétés contribuent-ils, participent-ils à une
représentation mémorielle de la mer, que l’on ne cesse de représenter à l’époque comme
inhospitalière? L’impact laissé par cet épisode est sans doute loin d’être négligeable. Par la suite la
mer deviendra de plus en plus le pendant nécessaire de l’activité économique mais il est aisé d’y voir
plus une question de circonstances économiques ou structurelles que d’irrépressible élan même si
les décisions administratives tendaient à placer Sainte Rose irrémédiablement face à la mer du moins
pour un certain temps.

Le second événement auquel on a souhaité se référer dans notre approche concerne un bateau qui
par ses origines partage quelques traits avec cet autre cargo chargé du transport des pèlerins, surgi
de la prose conradienne et nommé Patna (8). Pourtant si Jim, héro éponyme abandonne le bateau le
croyant perdu, Clark capitaine du Kaisari y reste attaché par le fil ténu d’un câble le reliant à la terre
lors du terrible naufrage et qui finalement cesse de le maintenir à la vie.

Tout commence ce 10 Janvier 1901. Nous sommes deux jours avant le drame. Le Kaisari, vapeur de
2494 tonneaux poussé par un moteur de 265 chevaux fait route vers l’île Maurice sous les ordres d’
Archibald Clark, après avoir déchargé 3000 balles de riz au port de la Pointe des Galets. Le 11 Février
1901, à Port Louis, le rapport de la commission d’enquête du ministère de commerce fera état de
conditions météo qui sans être épouvantables n’étaient pas des plus favorables. On y apprend que le
baromètre avait déjà commencé à chuter depuis quelques jours et que le vent soufflait déjà par
rafales. Pas assez lesté le navire éprouve bientôt des difficultés à faire face à une mer de plus en plus
forte et rapidement refuse de répondre aux manœuvres de gouvernail. On est alors le 11 Janvier à 1
heure du matin. A partir de ce moment le Kaisari livré aux vagues et au courant dérive jusqu’au
large de Sainte Rose et le 13 Janvier à 1heure et demie du matin, il fait naufrage à l’anse des
Cascades au lieu dit Terre Rouge.

La presse de l’époque ne manque pas de rendre compte de la tragédie.

En effet le mercredi 16 janvier le JIR écrit en première page :
« Navire Anglais Kaisary jeté à la côte le 13 Janvier. 25 hommes disparus. 53 retrouvés dont neuf
blessés. »

Dans l’article plus détaillé du 16 Janvier il sera fait référence aux blessés ainsi qu’à l’aide apportée
par les Sainte Rosiens, dont Mr Pontlevoye propriétaire de l’usine de l’Anse des Cascades ainsi que
Mr Jacques Adam de Villiers, maire de Sainte Rose et propriétaire de l’usine de La Ravine Glissante.
On ne saurait non plus passer sous silence les secours portés par deux pêcheurs O. Olsance et G.
Fabrey ou encore par cet autre habitant lorsque des naufragés arrivent à l’endroit qui semble être
l’actuel chemin Lacroix.

Le gouvernement anglais de l’époque, comme l’atteste des courriers émanant du Ministère du
commerce saura d’ailleurs reconnaître l’importance du rôle de ces sauveteurs puisqu’il y est
fortement question de récompenses pour leurs actions bénévoles.

L’épisode du naufrage du Kaisari a durablement marqué la mémoire Sainte Rosienne. Telle une
trace visible du drame, un écueil à quelques mètres du rivage porte aujourd’hui le nom du vapeur
échoué. Mais au-delà de ce témoignage il porte aussi en lui une illustration de la thématique abordée
ici car Kaisari parle de l’expérience d’un environnement parfois difficile et des réponses face à ses
exigences qui s’accompagnent de peur ou de constructions dont des écrits sont les échos.

La conviction de l’irrésistible force des éléments n’est pas étrangère à la vie Réunionnaise et ce, sans
doute, depuis les profondeurs de l’histoire où il a fallu faire face aux destructions de frêles cases face
aux furies cycloniques. Rares sont ceux encore aujourd’hui pour qui les rivières en crues, les ravines
torrentielles, le fracas des vagues ou encore les mugissantes rafales de vent n’ont éveillé à un
moment ou un autre un sentiment de peur, d’épouvante. Il faut à ceci rajouter la dangerosité parfois
réelle, parfois subjective mais maintes fois exposée dans les écrits des côtes Sainte Rosiennes. Que
dire de ce regard porté par l’envoyé du JIR dans son article de ce 18 Janvier 1901:

« On se demande comment tout l’équipage du Kaisary n’a pas trouvé la mort à cet endroit

très accidenté sur des récifs à deux heures du matin par une mer déchaînée ».
Plus loin :
« Un vaste espace est absolument dépourvu de toute végétation. Il n’y a que des roches
volcaniques coupantes comme du verre. »

Au-delà de la réalité tragique de la mer, rendue de façon compréhensible saisissante par le drame,
on discerne ici clairement un écho multiplié d’autres descriptions des côtes volcaniques produites
par ailleurs où l’effroi se mêle à l’étonnement. (Bory de Saint Vincent décrivait la côte en termes
semblables un siècle plus tôt)(9). Aux Récifs escarpés et murailles abruptes s’ajoutent lors de cet
épisode la furie impérieuse et sans aucun doute la peur impuissante devant l’inattendu, au
caractère soudain renforcé par l’absence de prévisions dont les progrès de la météorologie devaient
gratifier les habitants de l’île bien plus tard.

Dans le vaste réseau des peurs immémoriales, la mer parfois destructrice laisse sur le démuni une
douloureuse empreinte. Lors du combat toujours inégal contre la force des éléments, l’issue tragique
n’admet pas de recommencement, pourtant possible sur la terre ferme. Préserver la vie face aux
assauts meurtriers relève du miracle perceptible dans les commentaires ci-dessus cités. Se dessine
alors un sentiment quasi religieux aujourd’hui encore illustré par la cérémonie toujours actuelle de
la bénédiction des barques le 15 Aout.

Face à la tragédie du naufrage, les Sainte Rosiens trouvent assez de ressources pour se mettre au
service des victimes de la mer. On peut discerner dans leur réponse au drame une indiscutable
humanité voire un humanisme. L’intrépidité des élans vers le grand large discernable en d’autres
lieux laisse ici place à une approche de la mer sans doute tempérée par la crainte, voire la peur
originelle des éléments en furie, composante d’une nature parfois bienveillante mais de façon
cyclique irrémédiablement destructrice. S’en dégage alors une attitude qui n’est pas celle du refus
mais d’une distance atterrée qui s’accompagne de sentiment s humains, comme si la mer en était la
révélatrice. Une fois de plus, se tourner vers la mer, faire face est une question de circonstances.

Pour terminer cette partie consacrée à deux épisodes de l’histoire maritime de Sainte Rose puisqu’il
faut quand même apporter une tentative de réponse à l’interrogation du départ on dira que les
éléments que l’on vient d’exposer participent à la construction de l’image que le Sainte Rosien, que
les Réunionnais, se font de la mer. Cette construction confortée par l’expérience de
l’environnement, par la tradition joue certainement un rôle important dans l’attitude adoptée. Il
convient également de souligner que les traces des deux évènements subsistent encore, offertes aux
yeux du public comme pour rappeler ces éléments clés lorsque la mer force les Sainte Rosiens à lui
faire face. Le Mausolée nous parle encore de Corbett et des batailles d’un autre temps alors que la
tombe de Kid au cimetière de Sainte Rose, chef mécanicien du vapeur naufragé nous dit combien
notre histoire s’écrit avec la mer et combien sa proximité est immédiate. Parmi les multiples façons
de lui faire face se forge aussi l’interprétation du paysage marin dans la mémoire Sainte Rosienne,
dans la culture de ses habitants.

Il a été fait allusion au début de cette communication d’une dimension esthétique qui pourrait
éclairer la problématique posée, une dimension qui pourrait porter en elle comme une synthèse, une
forme de réponse cette fois non occasionnelle mais dont il est facile de repérer les traces à travers
l’histoire. Cette dimension diachronique, perceptible dans la créativité musicale réunionnaise où des
regards amusés se succèdent parfois à des peintures plus mélancoliques(10) avec l’immédiate
présence de la mer comme constante, l’est encore plus dans une approche picturale. Les photos ne
sont pas rares où les promenades dominicales mènent invariablement au bord le la mer, comme si sa
proximité portait aussi en elle un apaisement détaché des réalités quotidiennes. On retrouve dans les
témoignages photographiques du début du siècle dernier et les clichés d’aujourd’hui les mêmes
attirances, comme si la mise en page artistique des pages de vie se reposait sur la considération de la
mer comme cadre indispensable, familier et pleinement intégré. Le départ, l’antagonisme laissent
alors place à des préoccupations d’ordre esthétique voire récréatif. C’est sans doute là une des
caractéristiques du Sainte Rosien et de façon plus large des Réunionnais que de s’inventer une
appropriation de cette proximité, inventant par la même une façon de se tourner vers la mer.

C’est cette dimension que le photographe de Rivages& Patrimoine a voulu illustrer en nous présentant
ces clichés d’un dimanche au bord de mer dans l’Est en forme de conclusion ouverte d’un débat qui
le reste aussi.

Toussaint Bréma
Notes
(1)Essai de statistique de l’île Bourbon PPU Thomas Volume 2 Paris 1828
(2) Odyssée Livre 12 Homère
(3) La Plage Danny Boyle Date de sortie Février 2000
(4) Viens voir La Réunion Musique et parole Henri Maingard Les Jokarys 1964
(5) Parfum exotique Les fleurs du mal Baudelaire 1857
(6 )Le voyage Les fleurs du mal Baudelaire 1857
(7) Roulez mon z’aviron George Fourcade 1930
(8) Lord Jim Joseph Conrad Blackwood 1900
(9)Voyages dans les quatre principales îles des Mers d’Afrique JBGM Bory de Saint Vincent Tome
2 Paris 1804
(10)Tit Paille –en- queue George Fourcade, Pêcheur Quat’ sous Michel Adélaide

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